Ôde à Madame Caniche

Madame Caniche ne s’appelle pas « Madame Caniche ».

C’est le surnom – ô combien affectueux, qu’on ne s’y trompe pas – que je lui ai donné dans ma tête, au début de notre collaboration il y a 6 mois.

Car Madame Caniche a un caniche – ou tout autre minuscule modèle, je n’y connais rien en marque de chiens – dont elle est folle.

Et ça a l’air réciproque.

Ce mini-chien, tout le temps collé à ses basques, qui vous saute joyeusement dessus lorsque vous franchissez la porte, et qu’elle réprimande affectueusement d’un « Laisse la dame tranquille, vilain garçon! ».

Madame Caniche est unique et je veux lui rendre ici un vibrant hommage.

Elle a dirigé mon bilan de compétences pendant 6 mois, notre collaboration s’achève aujourd’hui, et s’il n’y avait que des gens comme elle, le monde serait meilleur.

Un bilan de compétences à la base, c’est pas glam.

Faire le bilan de ses compétences, c’est même, quand on y pense, l’activité la plus relou qu’on puisse imaginer, avec éplucher des aubergines.

De sorte que lorsqu’il a fallu choisir un centre, j’ai choisi la personne la plus sympa que j’avais eue au téléphone.

C’était Madame Caniche.

Elle avait passé une plombe à m’expliquer par le menu en quoi consistait l’histoire, quels outils on utiliserait, pourquoi c’était intéressant, ce que je pouvais en retirer…

Quand un de ses compatriotes m’avait balancé un très humble « On est les meilleurs », elle avait juste parlé de son activité avec passion.

Passionnée elle l’est, en plus d’être parfaitement pertinente. Elle a l’art de déceler les forces et les faiblesses, comprendre les besoins, débusquer les failles ou les incongruités.

Elle a une voix posée, une attitude calme et un discours réfléchi, elle me fait penser à une institutrice, sûre d’elle et bienveillante.

Quand je suis tout en gestes et en exagération, elle est d’une apaisante modération; elle croise les mains devant son visage, on sent que rien de bête ne sortira de sa bouche.

L’impulsivité n’a pas sa place en ces lieux de bouleversement des carrières professionnelles.

Son bureau ne dit pas grand-chose d’elle. Il est plutôt froid et impersonnel, même si on devine les velléités de créer une atmosphère chaleureuse avec des plantes verte et une bouilloire.

Il est en fait une pièce appartenant à un immeuble dédié à ce type de locations, qu’on appelle « hôtel d’entreprise ». Le centre de bilan de compétences y côtoie une agence de paparazzis, une boîte de com et quelques start-up. Les pièces louées par chacune de ces entreprises s’alignent dans de longs couloirs, ponctués parfois d’un canapé vieillot et en mauvais cuir.

On a déjà vu plus amical comme environnement.

Mais même dans ce décor sans âme, Madame Caniche rayonne, telle une Reine en son royaume.

Elle se déplace, dans le froissement des ses jupes longues, parée de son collier multicolore, de vives lunettes encadrant ses yeux pétillants d’intelligence.

Un jour, elle m’a regardée et m’a dit avec gourmandise: « Et oui, je prépare ma retraite. Je sais, ça ne se voit pas, mais j’ai bientôt 60 ans… ». La fierté pouvait se lire dans ses yeux. J’ai souri et acquiescé: hors de question de la contredire.

Mais ce qui signe l’attitude de Madame Caniche, c’est son chien.

C’est « Loulou », qui court perpétuellement derrière sa maîtresse avec ses toutes petites pattes, tout son corps brinquebalant qui essaie péniblement de rester debout, et les ongles, raclant sur la moquette, qui marquent le bruit des pas agités.

L’espace n’est certes pas démesuré mais c’est suffisant pour faire galérer le pauvre chien qui s’échine à la suivre à la trace. Lorsqu’elle s’assoit enfin, déclarant la fin d’une course effrénée et éreintante pour le petit animal défait, celui-ci monte aussitôt sur ses genoux, au prix d’un dernier effort plein d’amour, et se voit gratifier de longues caresses.

Parfois, il s’aventure sur l’autre rive, soit dans mon coin, et tente une approche. Je reste stoïque et Madame Caniche, lorsqu’elle se rend compte des tentatives du mini-chien, le rabroue gentiment mais avec une autorité naturelle:

« Loulou! Laisse Madame tranquille! Viens ici, là, voilà. Viens voir Maman. »

Escalade sur les genoux, petite tape affectueuse et longues caresses.

« On en était où Madame P.? Oui, votre cerveau est cortical droit, pas limbique. Vous comprenez ce que ça induit? »

Tu penses…

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2 réflexions sur “Ôde à Madame Caniche

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