La barre au sol

Tu sais Jeannine, avant, je ne faisais que danser.

J’étais heureuse, naïve et sotte. Je pensais que le sport n’était qu’affaire de joies partagées.

Et puis la vie m’a fait découvrir la barre au sol.

Chienne de vie.

C’était pour préparer une opération des ligaments croisés – sombre histoire de faux mouvement dans une partie de football thaïlandaise, je te raconterai un jour.

Bref, nous sommes un jour funeste de septembre, je dois renforcer mes muscles de la cuisse gauche, en prévision de leur fonte lors de l’opération qui interviendra quelques semaines plus tard.

Peut-on faire moins motivant? Non, je ne le pense pas. Se muscler dans la perspective de se démuscler, c’est tout simplement absurde.

J’étais au sommet de mon art à l’époque. 25 ans de danse, il est vrai, on le serait à moins. Et je prenais un plaisir indicible à me rendre dans cette salle de danse, et à y retrouver mes amies, semaine après semaine.

Lorsque j’ai foulé le sol de notre salle de danse, en ce samedi matin que je ne suis pas près d’oublier (ni tous ceux qui ont suivi, ça fait beaucoup, mais chacun est inscrit dans ma chair meurtrie), j’ai retrouvé mes amies, qui elles, se rendaient à la barre au sol, hebdomadairement.

Jeannine, je te précise: la barre au sol, c’est le samedi matin. Pas partout évidemment. J’imagine qu’il y a des cours de barre au sol tous les jours si tu prends la carte de France, mais dans l’école où je danse, la barre au sol, c’est le samedi matin.

Oui, double peine, c’est ça.

Non seulement tu sais que tu vas souffrir, mais en plus tu mets un réveil pour y aller.

Mes copines m’avaient dit « Ca va te faire du bien. »

Avec le recul, il est évident qu’elles n’en pensaient pas un traître mot, voire qu’elles sont parfaitement sadiques. Mais je ne me suis pas méfiée. Tu me connais Jeannine…

« Te faire du bien… »
Sérieusement???

Non pardon: à qui ça fait du bien de faire des abdos?

Qui est-ce qui kiffe de tirer sur ses muscles et de frôler la déchirure à chaque mouvement?

Qui se roule par terre à l’idée qu’au summum de la douleur, une prof maléfique va venir lui écarteler les genoux « pour bosser son en-dehors »???

Ce qui, soit dit en passant, n’a aucun intérêt dans la vie.

Moi typiquement j’ai un bel dehors, on s’en fout complètement. Ca ne m’a jamais servi.

Ni au boulot, ni dans la vie quotidienne, ni nulle part.

Ca ne m’est jamais arrivé de trouver l’occasion de la ramener en société, genre « oui enfin moi, j’ai un bel en-dehors ».

Déjà, la plupart des gens ne savent pas ce que c’est, un « en-dehors », et en plus cette phrase n’est pas plaçable, soyons honnête..

Ca ne me console jamais non plus d’ailleurs.
 » La vache, quelle journée pourrie. Heureusement que j’ai un bel en-dehors ».
Non.

Donc je travaille quelque-chose que personne ne connaît, que je ne peux exploiter, qui n’a aucune valeur ajoutée, mais dont je suis sensée tirer quelque gloire, entre initiées.

Je serais adepte des jeux de mots foireux, je dirais: ça me fait une belle jambe.

Donc, le cours de barre au sol, qu’est-ce que c’est Jeannine?

C’est une succession d’exercices qui n’ont d’autre objectif que de te terrasser.

Te laisser exsangue au bord d’une route déserte, la gourde vide et la langue pendante.

C’est un vocabulaire à part:

« Je tiens mon centre » (= je serre les abdos).

« J’en-dehors » (le revoilà=j’ouvre les cuisses).

« Je sens mon périnée (si si…), mes ischions, mon sternum… » et tout autre terme technique que si j’avais voulu connaître, j’aurais fait médecine.

C’est une prof, gaulée comme Elle MacPherson jeune, mince et sublimement musclée, qui te montre des choses que tu ne peux décemment pas reproduire, sauf à te claquer un muscle.

C’est une motivation qu’il faut maintenir intacte tout le long (looooong) du cours, et qu’il faut garder plus grande que l’envie de renoncer.

Ce sont, pour qui a un tout petit peu d’amour propre, des efforts déments, pour parvenir à amener ta jambe près de ton oreille.

Jeannine, regarde-moi: quel est l’intérêt d’amener sa jambe près de son oreille?!!!

Son ventre sur ses cuisses?!

Ses orteils dans ses cheveux?!

Il n’y en pas, nous sommes d’accord.

Et non seulement il n’y en a pas, mais il faut avoir conscience d’une chose: c’est que tous les efforts que tu fais pendant cette année de torture sont réduits à néant (et quand je dis « à néant », je suis encore en-dessous de la vérité) si jamais tu tombes enceinte (ce qui m’est arrivé).

40 samedis de souffrance et d’abnégation foutus en l’air. Pfiou!

Évidemment, le groupe d’amies mal intentionnées s’est empressé de m’enjoindre de « venir à la barre au sol après l’accouchement, pour retrouver la ligne ».

J’y suis allée Jeannine. J’y vais chaque semaine même.

Ma cuisse meurtrie, mes abdos fondus et moi, on se lève chaque samedi que Dieu fait pour aller souffrir, transpirer, implorer le ciel que la douleur cesse, avec une dévotion qui confine à l’absurde.

Alors ma Jeannine, laisse-moi te dire une chose : le premier qui dit que la danse c’est pas du sport, je lui fais bouffer ses orteils !!!

Les danseurs sont les athlètes de Dieu. Einstein

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2 réflexions sur “La barre au sol

  1. « …et la barre au sol est le feu sacré des héros  »
    dixit Elle MacPherson (alias la prof de barre au sol du samedi qui apprécie la comparaison et le prend pour elle bien sûr!)

    J'aime

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