Abnégation parentale

Ce matin on était à la plage Jeannine. Il faisait un temps de toute beauté ; le soleil dardait ses rayons aveuglants sur nos serviettes ensablées et on était pas mal. On est en Martinique depuis 4 jours, faut dire ; ça aide à être pas mal. Depuis, on écume les plages de la région, comme d’autres les boîtes de nuit. Plage, resto, plage. Dans 3 jours on n’a plus une thune ni un bout de peau sans coups de soleil mais entre-temps on aura été pas mal. L’enfant s’acclimate au poil, et nous suit sans broncher dans nos différentes pérégrinations. Notre seul échec dans l’histoire, c’était la sieste. La sieste sur la plage, il voulait pas. On a chanté Ben Mazué, fait un câlin, des caresses, mis un paréo en couverture, grondé, dormi à côté. Rien à faire. Il voulait pas.
Sauf aujourd’hui.

On avait tellement joué dans les vagues qu’il était rétamé. Le déjeuner sitôt achevé, on a installé la serviette bien à l’ombre sous les cocotiers, mis le paréo, donné le doudou et en dix minutes c’était plié. L’enfant dormait. Un sommeil paisible qui m’a collé un sourire de satisfaction et fait m’allonger sans complexes avec mon magazine. Le bonheur.

J’avais pas lu un paragraphe de mon article que j’ai senti des gouttes tomber. Des toutes petites gouttes. Devant moi une mère a commencé à rassembler les affaires de la famille. Sans précipitation mais en disant à son mari : « S’il se met à pleuvoir vraiment, tout sera déjà empaqueté ». Je les regardais par-dessus mes lunettes, en réfléchissant à la stratégie à adopter. Derrière moi l’Homme ne cillait pas et continuait à bouquiner tranquille et l’enfant dormait du sommeil du Juste. Pas question de le réveiller pour rien, on se la tente, m’a intimé mon cerveau. Reprise de la lecture.

Mais la pluie ne cessait pas. Elle continuait mais sans s’intensifier, de sorte que je continuais à observer les prudents de devant avec un brin de contentement, mêlé d’un léger sentiment de supériorité parce que je suis maquée à un natif et que le natif n’avait toujours pas bougé. Il sait ce que c’est, lui, une averse tropicale. Il referme pas son bouquin à la moindre goutte. En face les serviettes étaient rangées et on se tenait prêts.
J’ai repris mon article, j’étais pas hyper concentrée, ça faisait 6 fois que je lisais le même paragraphe parce que j’avais tous mes sens en alerte. Ca durait cette mini-pluie quand même. Je me suis retournée à nouveau, j’ai croisé le regard de l’Homme. Ses yeux disaient : « Qu’est-ce que t’en penses ?… ».

Soudain les gouttes se sont intensifiées et il a commencé à pleuvoir sévère. Les prudents ont disparu en un quart de seconde et nous, on s’est retrouvés accroupis autour de l’enfant, tenant une serviette au-dessus de sa tête pour le protéger. L’Homme sur ses genoux, moi couchée sur mes coudes pour soutenir la serviette au-dessus de la petite tête bouclée. La petite tête a à peine bougé, se tournant de l’autre côté et manquant d’ailleurs de se retrouver dans la sable, ce qui a occasionné un saut conjoint pour que ce malheur ne se produise pas et qu’au lieu de ça, une serviette accueille la bouche ourlée et le nez en trompette.

On est restés comme ça une petite demi-heure, attendant que la pluie se calme. A quelques mètres une mamie s’était réfugiée sous les parasols d’un café. Elle nous regardait avec une infinie tendresse, penchés au-dessus de l’enfant, pliés en deux pour qu’il ne reçoive pas une goutte, menacés de courbatures à vie. Mais protégeant la chair de notre chair.

Au bout d’une demi-heure l’enfant s’est réveillé et nous a regardés avec des yeux remplis d’amour. Il pleuvait toujours, tout ce qu’on n’avait pas eu le temps de protéger – magazines, vêtements, serviettes – était mouillé et la plage s’était vidée.

Il ne restait que deux adultes et un enfant, vaincus par les éléments et trempés jusqu’aux os, mais heureux d’être ensemble et de s’aimer tant.

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6 réflexions sur “Abnégation parentale

  1. Vous avez un talent d’écriture qui me fait un bien fou; j’aime vous lire et vous relire quand j’ai envie d’un moment de douceur comme celui que me procure ce très beau texte. MERCI

    Aimé par 1 personne

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