La rentrée du Haricot – 1/2

femme pratiquant le yoga et la position du lotus

Alors Jeannine, à Mois+1, cette rentrée du Haricot, qu’est-ce qu’on en pense? Du mal mon petit, du mal. Pour être honnête je me tâte sur la possibilité de le retirer de l’école. Je crois que cette institution de dégénérés n’est pas faite pour nous. Ni pour lui, ni pour ses parents. En un mois elle a transformé notre fils en asticot perpétuellement vénère, grossier et impertinent. Le bon côté serait qu’elle lui a appris des comptines. Qu’est-ce que tu penses? Petit con mal élevé mais qui connaît plein de comptines, vaut le coup ou pas ?

Ca me chafouine parce que depuis sa naissance, je place pour ainsi dire tout mon capital énergie – et Dieu m’est témoin qu’il est grand – dans l’éducation de cet enfant. Toute ma patience, ma bienveillance, ma magnanimité sont tendues vers un seul but : que mon Haricot soit suffisamment bien élevé pour avoir les bonnes armes dans la vie. Je considère que l’éducation – au sens vieux jeu du terme – est une incommensurable force. Savoir dire bonjour, au revoir, merci, Madame, Monsieur. Ne pas interrompre les adultes. Obéir. Manger ce qu’on te donne, répondre quand on te pose une question, parler correctement, regarder les gens dans les yeux: tout ça pour moi, c’est important.

Jusqu’au mois dernier, hormis quelques dérapages bien normaux – on n’est pas des bêtes – je trouvais que l’Enfant avait correctement intégré les règles de savoir-vivre enseignées depuis sa naissance et susceptibles de lui rendre l’existence plus aisée. On était des parents un peu chanceux et peut-être pas pires que d’autres.

Et puis il y a eu la rentrée scolaire.

En une semaine tous nos efforts ont été ravagés par la tornade « Ecole Maternelle ».

L’enfant en est revenu métamorphosé. Un monstre hirsute, affamé, survolté, méconnaissable. Une furie assoiffée de sang, décidée à nous pousser dans nos derniers retranchements.

C’était un jeudi, je ne l’oublierai jamais.

La tornade ne s’est pas immédiatement déclenchée à la sortie de l’école. Aux premières minutes de nos retrouvailles, nous étions tous deux tremblants. Les portes de l’école se sont ouvertes, j’ai pris sur moi pour ne pas courir dans le couloir comme une damnée pour retrouver la chair de ma chair et je me suis calée, au prix d’un effort inouï, sur les pas de mes consœurs qui déambulaient avec nonchalance vers leur progéniture. Arrivée à la porte de la classe, n’y tenant plus, j’ai poussé tout le monde et je me suis jetée sur mon fils. Celui-ci, au diapason de mes émotions, s’est pareillement précipité sur sa mère. Je me suis sentie envahie d’un amour infini, renversée par une vague de bien-être, portée par la grâce. En quittant la classe, serrant fort sa petite main dans la mienne, j’observais ce petit bout d’homme que j’avais mis au monde il y a si peu de temps, arpenter fièrement les couloirs de son nouveau chez-lui pour me guider jusqu’à la sortie, récupérant au passage doudou et manteau et saluant chaque membre de l’équipe éducative. « Fruit de notre dur labeur d’éducation » pensais-je avec une arrogance que je peinais à dissimuler.

J’ai beau aimer, si ce n’est adorer, mon job, j’ai toujours été tiraillée entre lui et l’Enfant. Ce jour-là je ressentais particulièrement l’amour indicible qui me lie à lui et n’est comparable à rien d’autre.

Sur le – court – chemin qui nous ramenait à la maison, je dansais donc de joie et écoutais avidement tous les bouts d’anecdotes dont mon fils voulait bien me gratifier par le truchement d’un monologue décousu mais néanmoins touchant.

Soudain, alors qu’on n’était plus qu’à quelques mètres de la maison, quelque-chose d’aussi inattendu qu’inexplicable s’est produit: mon fils a mué. Ses traits ont changé, ses yeux sont sortis de leurs orbites, son débit s’est accéléré. Il était possédé.

effrayante poupée Chuckie aux yeux exhorbités

Il ne voulait plus avancer, trépignait, rechignait, tergiversait, rigolait bêtement et s’est mis à débiter des phrases avec plein de « prouts » et de « caca » dedans, en explosant d’un rire machiavélique.

Je me suis retrouvée pétrifiée. Interdite devant tant de confusion. Désemparée, anéantie, brisée. Puis des réflexes de survie ont surgi mais je ne pouvais décemment pas hurler dans la rue pour faire cesser cette scène insoutenable. J’ai donc fait mine de tourner le dos et de l’abandonner sur place mais ça n’a pas marché et n’a eu pour effet que de redoubler sa rage. Je n’avais jamais vu l’Enfant dans un tel état. Pour être honnête je n’avais même pas conscience qu’il pût ainsi se comporter.

En attendant l’ascenseur de notre immeuble, faute de trouver une parade, je le regardais qui remuait la tête comme un chat en plastique à l’arrière d’une voiture de Chinois en ânonnant des chansons débiles (« enrouler le fil et dérouler le fil et tape tape tape »… Les fameuses comptines. Ca fait un an qu’on chante religieusement « Dix ans de nous » de Ben Mazué tous les soirs avant de dormir. Le môme avait acquis un vocabulaire de dingue. Je suis écoeurée).

L’incompréhension.

Mais ça n’était que la phase 1.

La phase 2 s’est déclenchée quelques minutes après. Elle a été fatale.

 

 

 

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10 réflexions sur “La rentrée du Haricot – 1/2

  1. Mais que j’aime te lire… c’est un énorme moment de joie, de rigolade et donc, de detente😂😂
    Écris moi un livre mon cœur
    Tu as de l’imagination à revendre et un… certain Talent🤗
    Je suis très fière de toi ma fille

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  2. je n’aurais pas du lire ton post au bureau car j’ai fini en larmes de rire et mes collègues m’ont trouvé un poil chelou ! mon fils a fait sa rentrée cette année et j’ai pu observer le même phénomène; transformation en chucky impertinent avec la morve des maladies récupérées dès le 2ème jour auprès des petits copains en plus ! J’observe depuis la semaine dernière un semblant de retour à la normale mais j’ai trouvé moi aussi la claque de la rentrée assez brutale et comme pour beaucoup de choses désagréables, on nous cache tout on nous dit rien…et PAN !
    Courage et vivement l’épisode 2 que je lirai chez moi !
    Et bravo pour ta plume;

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  3. ça me rappelle ma fille après une semaine de maternelle, alors que ça faisait 3 ans que nous faisions attention a notre vocabulaire , elle me dit : maman, il ne faut pas dire merde, chier ou putain !!! ok bon bah au moins elle a compris qu’il ne fallait pas le dire hein… courage Jeannine. oui je sais que l’école les abîme.. mais on ne peut pas les garder sous cloche éternellement….

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  4. C’est bon de pouvoir dire caca prout boudin et de pouffer avec ses copains… ce qu’ils apprennent les premières semaines c’est que ça ne fait pas du tout rire les adultes. Alors ils s’adaptent, ils s’auto-formatent. 😉

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