Ensemble c’est tout

deux personnes ont les mains accrochées

Ils étaient trois, assis autour d’une table. Ils ne se regardaient pas mais ils avaient l’air soudés. Ils regardaient par terre ou leurs mains; ils semblaient résignés. L’après-midi venait de commencer et le centre d’ouvrir, c’était l’effervescence habituelle. Autour d’eux ça parlait, ça gueulait même parfois, ça se bousculait. Ils restaient immobiles et mutiques. Je me suis approchée: la femme a levé les yeux vers moi. Je me suis assise, lui ai demandé s’ils parlaient français, elle m’a répondu que oui. Alors notre rencontre a commencé. Elle a duré trois heures. Niza m’a expliqué qu’elle était la maman des deux garçons présents, 20 et 26 ans, qu’ils étaient Géorgiens, arrivés en France il y a trois ans, qu’ils avaient demandé l’asile mais qu’on le leur avait refusé, qu’ils avaient dormi dans une chambre d’hôtel pendant trois ans mais qu‘après avoir découvert « leur secret », on les avait mis dehors. Il y a deux semaines.

 » C’est quoi votre secret? » leur ai-je demandé, intriguée, voire un peu inquiète.

 » Les enfants ont grandi depuis notre arrivée, ils sont majeurs maintenant », m’a répondu Niza avant d’exploser en sanglots.

Son fils cadet lui a doucement entouré les épaules de ses bras, elle y a posé sa tête et laissé couler ses larmes sans parvenir à les arrêter. J’ai attendu que le flot se calme, il avait l’air inextinguible.

Au bout de quelques minutes, Niza a réussi à s’apaiser, elle s’est redressée sur sa chaise et m’a regardée :

 » Il faut nous aider, on ne sait plus quoi faire. On dort dans une voiture tous les quatre avec nos bagages – mon mari y est en ce moment pour les surveiller – dans un parking en banlieue. Le 115 ne peut plus nous héberger parce que nous ne sommes plus une famille à cause des enfants qui sont majeurs. Ils nous ont expliqué qu’ils pouvaient nous proposer une chambre pour mon mari et moi quelques jours mais je ne peux pas laisser mes enfants dormir à la rue Madame. « 

Et les sanglots ont repris. En l’écoutant je me suis aperçue que c’était la première fois en six ans que je faisais face à ce cas de figure. J’ai aussi pensé, il faut être honnête: « Cool, je suis en forme, je vais pouvoir tout donner. » Et enfin : « Elle est belle cette femme. Ils sont touchants ces gens ». Parce qu’on aide toujours un peu mieux les gens qui nous touchent. Moi en tous cas.

Alors j’ai tout repris avec elle: leur parcours, leurs démarches, leurs blocages. Au bout d’une grosse demi-heure, on avait fait le tour. Elle avait raison: ils n’étaient plus une famille. Aux yeux de notre système, lorsque les enfants sont majeurs, ils sont considérés comme autonomes. Tous les quatre n’avaient plus aucune chance d’être hébergés ensemble à nouveau parce qu’il n’existe pas d’hébergement pour les familles de ce type. Et encore moins sans papiers.

 » Mais j’ai des papiers moi! s’est-elle exclamée. Je travaille. Je suis en CDI. Je gagne 1200 € euros par mois, je peux payer! »

Je les ai laissés quelques minutes pour passer un coup de fil au 115 et tenter de voir si je loupais des options. L’attente a été longue mais quelqu’un a fini par décrocher. C’était une jeune femme à laquelle je n’avais jamais parlé, adorable :

 » On a proposé une place pour quelques jours au couple mais ils ont refusé. Je comprends : quelle mère accepterait d’être hébergée en laissant ses enfants dormir à la rue?

 » On est d’accord qu’ils sont dans une situation détestable?

 » Oui, c’est compliqué. Soit ils acceptent une place couple pour eux deux, soit une place isolée pour l’un des deux enfants (c’est peu probable que les deux enfants obtiennent une place en même temps), soit ils cherchent dans le privé mais avec le salaire de la mère, ils ne trouveront jamais un appartement suffisamment grand pour eux quatre. Ou bien ils tentent un logement social mais ça peut prendre des années. »

Je m’étais isolée dans un coin du centre pour passer mon coup de fil. De là où j’étais, je pouvais voir la famille géorgienne autour de leur table. Je les observais tandis que je parlais à la fille sympa, et je pensais: ils me voient téléphoner longtemps, ils vont croire que je reviens avec une solution, c’est l’horreur, comment je vais pouvoir leur annoncer qu’il n’y en a pas?

C’est pourtant ce que j’ai fait. Ils l’ont moins mal pris que ce que je pensais. Je m’attendais à ce qu’ils protestent ou me demandent d’appeler à nouveau. Les larmes se sont juste remises à couler sur les joues de Niza mais elle les a essuyées d’un geste vif.

J’ai eu une idée:

 » On va aller voir si la juriste peut vous recevoir entre deux rendez-vous, elle est justement là aujourd’hui. Comme ça, elle va examiner votre situation et nous dire si l’un d’entre vous a une chance d’obtenir des papiers, d’accord? »

Ils m’ont regardée comme si je venais de leur proposer une solution miracle. Quelques minutes plus tard, nous étions assis tous les quatre devant notre experte en droit des étrangers qui a pris tous les gants possibles pour leur expliquer que la situation était compliquée, voire sans issue. Mais en prenant le temps de tout leur expliquer et en n’omettant pas de leur donner des conseils, de sorte qu’ils sont ressortis un peu ragaillardis.

L’après-midi touchait à sa fin, on allait bientôt fermer. Je leur ai résumé les options qui s’offraient à eux, et leur ai donné mon avis. Ils m’écoutaient et au fur et à mesure, je voyais un sourire s’esquisser sur leur visage. J’ai proposé d’écrire un petit mot à l’assistante sociale vers qui je les orientais pour expliquer leur situation et faciliter le contact. Niza m’a pris les mains en me disant merci.

Quelques minutes plus tard, je lui ai tendu une enveloppe avec le mot dedans et je lui ai parlé de l’espace dédié aux femmes qu’on vient d’ouvrir dans le centre. On y fait des trucs dingues, comme des soins bien-être, des cours de danse et des séances de ciné: « Vous devriez venir, ça vous ferait du bien ». Elle a gardé mes mains dans les siennes encore un moment de l’autre côté de la table, et quand elle les a retirées, sans me quitter des yeux, elle m’a envoyé un baiser.

Je me suis dit que parfois, quand il n’y a rien à faire, la gentillesse est la moindre des politesses.

7 réflexions sur “Ensemble c’est tout

  1. Oh mon Dieu que c’est dur
    Je suis tellement fière de toi
    Ton écoute, ta gentillesse et ton intelligence de cœur …
    tu as mon admiration totale ma chérie

    J'aime

Répondre à tousles28jours Annuler la réponse.

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