« Ca va le faire »

Petite fille qui tire la langue

C’est parti d’une envie. Ca part toujours d’une envie. Ce jour-là c’était pour des plantes.

J’avais choisi tout ce que je voulais, en prenant en considération la couleur et la taille (je cherchais des plantes hautes) mais aussi l’harmonie générale du balcon et l’exposition. J’étais assez concentrée parce que ce ne sont pas des choix que l’on effectue à la légère – j’accorde à mes plantes une importance significative. Je les chéris, je les soigne, je les bichonne: les voir s’épanouir me transporte. J’en étais là dans mes pensées lorsque mon tour est arrivé de payer – j’avais fait la queue cinq bonnes minutes. A la caisse, j’ai montré aux deux messieurs les cinq plantes que j’avais sélectionnées et que j’avais patiemment poussées sur les quelques mètres de queue. Les deux messieurs se sont regardés puis ont regardé autour d’eux. Ils semblaient chercher quelque-chose; moi j’avais hâte de payer et de ramener tout mon petit monde à la maison. Ils m’ont dit: « Vous êtes seule?! » en continuant à scruter les alentours. J’ai répondu par l’affirmative, non sans les rassurer d’un sourire appuyé. Ils avaient l’air inquiet. Ils ont continué: « Vous allez porter les cinq plantes toute seule ?! ». Deuxième sourire, encore plus appuyé. « Vous n’êtes pas garée loin ? » Si, j’étais garée à huit cent mètres. Troisième et dernier sourire, additionné d’un petit clin d’oeil, ambiance « Détendez-vous les gars, j’en ai vu d’autres ».

J’ai repris ma carte bleue, et j’ai soulevé les quatre sacs dans lesquels ils avaient rassemblé les plantes. « Mince, j’ai pensé, les sacs sont en plastique et les anses trop courtes, je ne peux pas les positionner sur mes épaules. Qu’à cela ne tienne, je vais les porter dans le pli du coude et à bout de bras ». Tandis que je terminais mon attelage, les vendeurs continuaient à m’observer, sans avoir réussi à se départir de leur scepticisme. J’ai tourné les talons avec dignité, un sac dans chaque pli du coude et un au bout de chaque bras, et je me suis engagée sur le chemin.

Huit cent mètres plus tard, en arrivant haletante et les bras tétanisés à hauteur de la voiture, après avoir croisé dix familles dont les enfants tiraient la manche de leurs parents ou me pointaient du doigt en disant « Regarde Papa, la dame elle va mourir », j’ai réalisé qu’en sus d’avoir perdu l’usage de mes bras, j’avais sous-estimé la place nécessaire au stockage des plantes dans le véhicule.

Ca ne rentrerait pas.

« Ca va le faire » j’avais pensé. Je pense toujours « ça va le faire », c’est le problème. Quand je veux quelque-chose, l’envie l’emporte sur la raison. Je ne pense pas à la façon dont je vais m’organiser, si c’est possible ou pas, si j’ai les moyens, le temps, la place, si c’est raisonnable ou juste faisable: j’ai envie, alors je fais.

Et je me retrouve dans la merde.

Ca m’arrive quand j’ai envie de chaussures de bombasse.

Je les essaie dans le magasin et comme je ne suis pas Eva Green, elles me font mal. Mais je les veux tellement que je m’auto-persuade que mes pieds finiront par les accepter (et qu’un jour, quand il faudra que je monte les marches tu sais où, je serai bien contente de les avoir). Parce que mon esprit les veut, je me dis que mon corps se rangera de son côté et que, pour l’harmonie de tous ces éléments qui cohabitent au sein de la même personne, ils se mettront d’accord.

Ca foire à chaque fois.

La plupart du temps je ne défie pas la vie par impétuosité (j’aimerais, ça aurait plus de panache) mais plutôt par inconséquence. Quand j’ai emménagé dans mon premier studio, j’avais envie d’une belle déco, donc je me suis rendue chez Alinea et tous ses frères et soeurs, et j’ai acheté tout ce qui me faisait envie. Y compris un canapé-lit, sublime et imposant, comme on en voit dans le Elle Deco. Comprends-moi Jeannine: je ne suis pas femme à acheter un « clic-clac ». Déjà je ne comprends pas le terme, et surtout je veux du glam, du beau, du Elle Deco.

Pas du « pratique ». Car comme dirait notre idole à tous :

« C’est moche, mais c’est pratique. » : si tu laisses cette phrase gouverner ta vie, un matin, tu te réveilles dans un canapé Stressless, une banane à la taille.

Donc, forte de cette mise en garde, ce jour-là j’ai contracté mon premier prêt à la consommation sur sept ans pour acheter un canapé-lit majestueux : ça m’a fait un petit peu bizarre mais j’étais ivre de bonheur.

Petite fille sautant sur un lit

Lorsque, quelques jours plus tard, les deux livreurs ont sonné à la porte, je me tenais dans le studio avec ma mère. Nous les avons accueillis: ils ont regardé le studio, puis ma mère, et comme si je n’étais pas présente, lui ont demandé où ils devaient déposer « l’engin ». Quand j’ai répondu « ici même! » d’un ton enjoué, les trois se sont lancés, déjà, ce regard dubitatif entre adultes. Moi j’ai fait mon sourire de Miss Météo pour les rassurer mais ça n’a pas pris. On a déballé et monté le meuble avec maman et force a été de constater qu’on ne pouvait plus vraiment circuler dans le studio une fois le lit déplié. Demi-défaite car Dieu seul sait à quel point ce canapé-lit majestueux m’a rendue heureuse au fil des années. Je l’ai gardé dix ans.

Paix à ton âme, canapé majestueux.

Quand l’envie est trop forte, l’idée de me raisonner ne traverse même pas mon tout petit cerveau. Même si j’ai l’intuition fugace que je m’aventure sur un terrain miné, mon corps se meut, sans demander la permission à quiconque. C’est ainsi que j’arrive dans un magasin avec une idée précise de ce qu’il faut y trouver – au hasard disons une lampe, un meuble à chaussures et des cintres. Je parcours les allées, et au bout d’un moment, mon pas se met à ralentir de lui-même. J’en ai conscience, je le vois bien que ma démarche se fait plus chaloupée, j’entends même, c’est pas hyper net mais je l’entends, une petite voix me dire « attention, tu es seule, ne te charge pas trop », mais non, je poursuis mon chemin, mue par un besoin impérieux et une volonté supérieure. L’allure est légèrement tempérée par cette incursion de mon cerveau, mais mon corps tout entier est tendu par l’envie, la gourmandise, la soif de plaisir. Tous mes sens sont en éveil, à la recherche d’objets pour accomplir leur funeste dessein.

A cet instant fatidique, prise en tenailles entre la sagesse et la luxure, il suffit que je croise des coussins et des plaids, et c’est la chute. L’envie est trop forte, elle balaie tous les doutes naissants, et je me retrouve à entasser compulsivement quatorze coussins dans mon shopping bag et à fouiller parmi tous les plaids pour en acheter un dix-huitième. Je sais que je serai une autre femme quand ces divinités orneront mon canapé, j’ai hâte de leur montrer ma maison et de les voir s’épanouir dans leur nouvel environnement. Mon exaltation est sans limite et je remplis mon sac avec un empressement délicieux et coupable.

C’est quand j’arrive à la caisse que je redescends: tout à coup je sors de mon ivresse et je comprends que j’ai trop consommé. Quand je sors les objets du sac et qu’involontairement je les compte: quatorze coussins, mais pourquoi? Evidemment, à ce moment-là, il est encore temps de les laisser, mais ce serait renoncer à l’extase. Ce serait comme déguster un grand Bourgogne et aller le vomir pour s’éviter l’ivresse.

No way.

Alors j’assume, j’achète, et j’emporte.

Quand ce sont des coussins, les conséquences sont gérables. Mais quelques mois après le canapé-lit, j’étais partie pour acheter de la vaisselle: je suis revenue avec un salon de jardin.

J’avais pas de jardin.

Rassurez-moi: ça vous arrive aussi de temps en temps?!

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9 réflexions sur “« Ca va le faire »

    1. Et bien n’empêche que j’en profite aujourd’hui de mon salon de jardin !!! D’ici à ce que je mette mes chaussures de bombasse pour monter les marches l’année prochaine… 😎

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  1. Que le coeur prenne sur la raison, qu’on croit que c’est possible même si pour tout autre individu ça ne l’est clairement pas, que l’envie domine le corps et qu’on accepte ainsi de toujours ménager une place à ce qu’on ne maîtrise pas ? Oh oui, ça arrive et ça peut être beau et doux quoique pas pratique – comme feu ton canapé-lit, quoi.

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  2. Ahaha pareil je me suis reconnue. Sauf pour le jardin…

    Je suis pareille pour le reste, les pire magasins pour moi : Action et Ikea…
    Je passe mon temps dans les rayons à me dire « oh c’est pas cher ça, oh, 1€, oh 3€ » et a la caisse ça fait mal.
    Alors heureusement ce sont toujours des choses que j’utilise après mais quand même j’en ai pas réellement besoin.
    Par contre les choses dont j’ai besoin (genre deux poubelles fermées) ça m’amuse pas du coup je me dis à chaque fois « oh la fois prochaine »
    Mes envies prennent toujours le dessus mais j’essaie de me soigner 😀

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    1. Bah… J’ai forcé pour que ça rentre. Évidemment au passage j’en ai écorché plein, j’ai sali ma voiture (intérieur et extérieur), des branches et des fleurs sont tombées, et j’ai sué d’énervement. J’ai maugréé toute seule pendant toute l’opération (10 bonnes minutes) et je me suis maudite d’être tarée. La routine😉

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